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Journal de bord

8 mars 2016

Lionel Jaffrès, embarqué à bord du navire océanographique Marion Dufresne depuis le 28 février, nous fait part de son ressenti. Le 2 mars, la bateau a dépassé le 40ème parallèle.

Je me dis qu’à partir de ces carottes, de nombreux chercheurs vont pouvoir travailler pendant plusieurs années.
Ces carottes contiennent des données climatiques. J’ai pu discuter avec les chercheurs de la couleur des sédiments à partir des premières observations. Plus le sédiment est foncé, plus il fait chaud. C’est ce que j’ai compris. En gros 10 cm correspondrait à 1000 ans, dans le cas de la carotte prélevée hier. Ça pourrait ressembler à un code barre sur lequel on pourrait lire les variations climatiques. Un code barre de variations de gris.
A table, une scientifique me parle de sédiment moderne en parlant d’une couche sédimentaire de surface, c’est à dire la plus récente. La plus récente est donc moderne. Je lui dis : « alors le moderne c’est le vivant ? ». Elle me répond : « Non le moderne est déjà mort ».

A part le bateau il n’y a aucune activité humaine autour de nous. Scruter l’horizon me donne une drôle d’impression de quelque part ou nulle part. Où sommes-nous ? Où est l’Afrique ? Où est l’Antarctique ? Où sommes-nous ?
La nuit est très noire. On aperçoit des petites lumières dans les remous causés par le bateau. Il s’agit du plancton qui est luminescent. Quelqu’un me dit : « le plancton est dérangé et il devient luminescent ». Donc, nous dérangeons le plancton. Autre sujet à méditer. Les marins appelaient ce phénomène « la belle du marin ». Ils y voyaient l’âme d’une femme qui attendait au port son amant parti en mer.

Les conversations tournent beaucoup autour du carottage. Beaucoup s’investissent dans ces prélèvements sédimentaires. C’est normal car c’est pour ça que la campagne existe.

Hier soir, j’ai effectué mon premier quart. Découpage de carottes, divisions en fragments de 150cm, premières analyses et emballage de conservation. Chacun travaille à son poste. Après un début à ne pas savoir quoi faire, où on sentait un mélange d’excitation et de stress de mal faire, les uns et les autres se sont adaptés aux différentes personnalités, le groupe a trouvé son rythme, chacun une place utile.

Nous manipulons donc du sédiment datant de plusieurs milliers d’années. Y a-t-il quelque chose d’extraordinaire à ça ? Nous sommes habitués à toucher, à marcher sur, à manipuler de la matière qui date de plusieurs milliers, dizaines, centaines de milliers d’année. Est-ce la reconnaissance de cette histoire qui rend la matière importante et extraordinaire ? Pour moi oui. Même si ça me demande un effort intellectuel. Concrètement ce sédiment était là. Dans l’immobilité. Dans le silence. Figé. Dans l’obscurité. Et tout d’un coup, en l’espace de quelques heures, nous pouvons en observer une partie. Un échantillon est mis en lumière. Ça a quelque chose d’extraordinaire.

Lionel Jaffrès, le 2 mars 2016

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