L’objectif de MICRO 2026 est de célébrer cette communauté de chercheurs préoccupés par le défi de la pollution plastique, du niveau macro au niveau nano, en mettant l’accent sur les microplastiques, afin de :
(i) Faciliter l’accès libre à l’ensemble des recherches émergentes et en cours sur la pollution plastique ;
(ii) Identifier les frontières actuelles de la recherche, les besoins en données factuelles et les nouveaux défis ; et
(iii) Contribuer à un effort collaboratif au sein de notre communauté dynamique.
Du 12 au 16 octobre 2026
Cadix, Espagne
Palacio de Congresos de Cádiz

CARNET
4 mai 2026
Qui accueille qui ? Dans mes expériences de voyage, je me suis toujours senti bien accueilli dans des pays anciennement colonisés ; comme le Sénégal, le Maroc, l’Algérie, le Mali, l’Inde, l’Indonésie, le Laos. Non pas seulement parce que j’ai potentiellement de l’argent parce que européen occidental mais aussi parce que j’ai un statut de dominant (d’un pays colonisateur, ayant l’image d’être riche, blanc, homme…). Je peux parler aussi de l’accueil au Nouveau Brunswick et à Lanzarote de manière un peu différente mais je pense que la symbolique est proche. Qui a l’habitude d’accueillir et qui a l’habitude d’être accueilli ? Et qui refuse d’accueillir ? À notre époque où la xénophobie et le rejet de certains humains que l’on appelle des migrant.e.s, cette question est importante. Comme : “qui peut circuler librement ?” et “qui ne peut pas circuler librement ?”. Comme : qui est chez lui partout ? qui n’est chez lui nulle part ?
Aujourd’hui, ces questions m’apparaissent fortement. Quels liens pouvons-nous faire avec la question de la contamination des plastiques ? Qui a les “bonnes” pratiques ? Qui balance ses bouteilles sans scrupule ? Qui est vécu comme pollueur ? Comme écologiste ? Qui pense devoir éduquer qui ? Qui sont les vrais pollueurs ? De quel système parle t’on ?
Si on va parler avec les gens, ce serait dans quel but ? De les sensibiliser ? Les éduquer ? Cette démarche pourrait être la continuité de l’entreprise coloniale. Nombreux mouvements décoloniaux, antiracistes, voir antifascistes nous alertent sur le rôle que nous pouvons, devons jouer, nous, occidentaux blancs et de “classe moyenne” (concept qui n’existe que pour diviser la classe des travailleurs). De ce point de vue, aller vers les autres n’auraient pas d’autre objectif que de briser certaines frontières sociales et de faire alliance pour une lutte qui concerne une grande partie de l’humanité, les pauvres en première ligne.
Ici, dans ce carnet, je pourrais “jouer” à l’artiste qui écrit des jolies poésies, qui pourraient même être mises en musique avec la projection de beaux dessins. Mais le sujet me paraît trop sérieux pour risquer de m’inscrire dans le sillage du “bon artiste” (bon sauvage ?) dont la mission pourrait être proche d’une bonne conscience de gens désirant s’encanailler en défendant la “culture”.
Briser des frontières, donc, comme des pirates ou des contrebandiers avec un seul objectif à cette lutte : construire un rapport de force toujours et encore face à ceux qui ont intérêt à ce que le système de production et d’exploitation perdure. Et, avec un brin de paternalisme, qui se réjouissent que nous puissions éduquer les uns les autres au tri sélectif, au ramassage des déchets sur la plage, aux slogans bien pensant pour “le bien de la planète”.
Attention, je pense que tout le monde est légitime à vouloir une planète habitable et une économie soutenable. Et, donc, plutôt que de continuer à offrir de la merde industrielle à chaque coin de rue à la majorité de la population, il me paraît désirable de partager la conscience et les moyens d’action en tant qu’alliés et non pas en tant que sachant/ignorant. La conscience de ses propres conditionnements pourrait être reconnue chez les classes populaires autant que pour les populations les plus éduquées, universitaires, des beaux quartiers. Qui, s’il a le choix, n’aspire pas à prendre soin de soi ? À avoir accès à des produits bons pour la santé pour soi et pour ses enfants ? À vivre un Monde plus respirable ? Il nous faut donc décentrer le point de vue écologique, osons ce mot, y compris pour des chercheurs en sciences qui ne voudraient pas apparaître comme des militants. Décentrer nos points de vue de classe moyenne blanche pour faire des alliances avec les plus concernés d’entre nous avec qui nous devons partager les faits scientifiques comme, aussi, un bien commun.
Remarque concernant le salaire des “artistes” :
En France, les gens du spectacle vivant sont payés un peu comme des intérimaires, c’est à dire de manière discontinue. Cela veut dire qu’ils doivent effectuer plus de 507 heures déclarées pour bénéficier d’un revenu complémentaire, c’est à dire des allocations chômage. Ce régime est bien plus satisfaisant que dans d’autres pays européens (Espagne y compris) et américains. Cependant, ce régime, par la baisse générale des financements, est largement menacé et chacun.e lutte pour sa propre survie pour effectuer ces 507 heures de plus en plus compliquées à atteindre. Dans le cadre de Micro2026, je peux tenter d’embarquer des personnes conscientes de l’intérêt de la démarche mais la possibilité d’un salaire, même de quelques heures, serait très facilitante pour tout le monde. Dans nos usages, un projet artistique “soutenable” consiste à ne pas dépenser plus pour le matériel (locations diverses) que pour du salaire.
3 mai 2026
Hier matin, j’ai dormi jusqu’à presque 11h. Cela fait cinq ans que cela ne m’était pas arrivé ; depuis la naissance de Gaspar peut-être. Je suis allé prendre un petit déjeuner dans un café qui, cette fois, avait quelque chose de singulier. Mais c’est la tête des gens qui créait cette singularité. Comme souvent, la musique datait des années 80. The final countdown. Comme si le compte à rebours s’était figé à l’époque de la fin du régime de Franco. Je ne sais pas comment les Canaries ont traversé cette époque. En marchant vers Teguise, nous avons remarqué des vestiges, comme des routes pas finies et, cela, sur plusieurs centaines de mètres à l’endroit d’une plaine désertique. Ces vestiges sont la trace de constructions arrêtées précisément durant ces mêmes années grâce (certains diraient « à cause ») à la lutte de la population et de la persévérance de César Manrique. L’un des arguments avancés par les constructeurs ; cet espace n’est que désertique et sans intérêt. Nous allons lui apporter de l’eau et de la verdure. Qui étaient les écologistes dans cette histoire ?
Je continue à réfléchir à ce qu’on pourrait faire pour Micro 2026. Il me vient plusieurs pistes. Une des choses qui m’apparait : penser un monde sans plastique m’intéresse davantage que de transformer ce même plastique en objet esthétique. Mais quel serait un Monde sans plastique ? Je pense qu’il nous faudrait convoquer l’enfant en chacun de nous pour faire apparaître cette utopie. Et l’expression « Vivre d’amour et d’eau fraiche ». « Avec toi, c’est pain et oignon » serait la correspondance en espagnol ?
Je pense que si nous voulons fabriquer quelque chose de concret, il nous faut une méthodologie ; un protocole d’écriture. Pablo propose la notion de « puentes », le pont. Le pont entre plusieurs choses. Le protocole « Puentes » s’inspire largement de ce que nous avons fait en 2013 avec Morgane, Juan, Jean-Luc, Jean-Paul et Nicolas avec « Émotions politiques », s’inspirant des travaux de John Cage. Pour résumer, chacun.e écrit une forme de 27, 38 ou 49 minutes avec son média : film, texte, musique ou autre. On met en commun pendant 2 jours. On présente une forme rassemblant ces écritures en extérieur ou une grande salle.
Je me demande si Diego et Buven seront à Cadix. Personne ne le sait. Avec Bethany, nous discutons du contexte politique aux Etats-Unis, des espoirs et des désespoirs suscités par le « règne » absurde de Donald Trump. Nous déjeunons avec Quino qui, encore une fois, nous paye le restaurant. Je trouve incroyable et touchant comme nous sommes accueillis ici. Bien-sûr, le souvenir de Juan y est pour quelque chose. Quino nous invite chez lui et nous passons un bout de l’après-midi. Je profite des derniers moments à Lanzarote pour me baigner, nager et m’allonger sur le sable. Plus tard, nous allons chercher le coffre transparent dans lequel est la photo de Juan pour la protéger avec du carton et la transporter avec nous sur le bateau pour Cadix. Nous traversons la ville d’Arrecife dans une étrange mais drôle de procession. Avant d’embarquer, nous profitons d’un dernier repas chez Anna et Quino avec qui nous partageons un peu de leur quotidien.
Vers 23h30, nous grimpons sur le grand ferry à la grande cheminée rouge et blanche : le Ciudad de Valencia de la Trasmediterranea. Nous observons le départ de nuit de Arrecife. Direction le nord. Nous tentons de dormir sur les fauteuils ou les banquettes du navire. La nuit est longue pour mes cervicales. Jusqu’au matin où un petit déjeuner est servi avec des œufs que même une poule ne reconnaitrait pas.
Nous sommes sur un pont extérieur ? Une espèce de mammifère en plastique totalement vaniteux, après avoir regardé si on le regardait, est en train de faire ses mouvements de gym sur le pont du bateau au milieu de tout le monde ; et surtout au milieu de tout le monde. Pathétique et tellement impudique. Avec Bethany et Pablo, face à cette babouinerie grotesque, nous sommes pris du même rire qui peut se transformer en larmes. Un porte container au loin. Les images se correspondent mais au moment de prendre une photo, mon téléphone se coupe. Plus de batterie. Plus tard, je le recroise en train de manger du boulgour. Je me rend compte qu’il est français.
1er mai 2026
Aujourd’hui, après avoir déjeuner dans un café qui aurait pu être dans n’importe quel endroit du Monde, nous avons pris le bus puis fait de l’autostop vers Teguise. Ainsi, nous avons été conduit par un moniteur de surf et de wing foil semblant d’une ouverture d’esprit admirable. Arrivés sur cette plage de vagues et de surf, nous avons progressivement retiré nos chaussures, pantalons, tee-shirts et sommes allés à l’eau. Après un moment passé sur cette plage en silence, profitant de l’instant, observant tous ces humains habillés de plastique, nous avons marché une quarantaine de minutes à travers une étendue sableuse désertique avant de retrouver, chez Goni, toute l’équipe de la réserve de la biosfere qui se réunissent, même en ce 1er mai. Et nous avons profité d’un véritable festin.
Ce matin, j’ai vu une étude qui présentait le fait qu’en moyenne, plus les gens ont un niveau d’étude important, moins il votait pour la droite et l’extrême droite. Quand on pense que l’extrême droite veut réduire drastiquement les médias publics, les fonds cinématographiques, les politiques culturelles, les subventions pour la recherche, pour les associations, pour la défense de l’environnement, on comprend bien qu’ils assument de détruire tout ce qui pourrait émanciper, faire du lien en dehors de la cellule familiale, protéger, développer l’esprit critique et avoir une vision complexe du Monde. Et donc pour tout ce qui concerne la pollution, la conscience des rapports de force, l’engagement, c’est la même chose. Voter pour eux c’est voter pour continuer à engraisser les riches et le système capitaliste, à exploiter, à détruire, à faire la guerre. Pour autant, on peut légitimement poser ici que les premiers à soutenir ces politiques réactionnaires seraient les premières victimes.
Peut on parler des ouvriers sans les ouvriers ? Peut on parler des peuples d’Amazonie sans eux ? Peut on parler des cancers sans les malades ? Peut on parler des victimes sans les victimes ?
Concernant les plastiques dans les océans, nous ne pourrons pas donner la parole aux poissons, tortues et baleines mais il existe heureusement des personnes qui oeuvrent à les protéger.
Il me semble que, chacun à notre endroit, il faut urgemment trouver des solutions pour dépasser certaines frontières sociales. Concernant Micro2026, il me paraît possible de proposer les interventions de représentants de la communauté côtière ; pêcheurs, riverains, militants associatifs, syndicalistes, surfeurs, artistes, simples baigneurs… Et pourquoi pas équilibrer les prises de parole : une contribution scientifique pour une contribution d’un membre de la communauté. Et pourquoi pas même donner la parole à des représentants de la jeunesse à travers des travaux scolaires ? Si nous voulons que la communauté s’intéresse, il faut donner la parole à la communauté sous la forme de cartes blanches. Les voix de territoires seraient ainsi concrètes. Et avec une question centrale rassemblant tous les participants de Micro 2026.
Quelle question concerne autant les scientifiques et les “voix du territoire” ?
Je pense que nous perdons notre temps si nous voulons “éduquer” ou “sensibiliser” les gens sur leurs comportements supposés. On sait tous que le problème n’est pas individuel mais systémique. S’il y a une prise de conscience ce serait plutôt concernant le rapport de force nécessaire de la part des premières victimes des pollutions et, donc, des conséquences du capitalisme prédateur.
Après le repas, une fois que la plupart des convives sont partis, nous nous retrouvons à parler avec Goni du comité artistique. Faut il fixer le groupe et s’en tenir ? Faut il poser un cadre plus clair ? Quelle méthodologie ? Quels moyens ?
Concernant les formes qui pourraient attirer, je pense qu’une exposition ou un spectacle thématique ne suffira pas à faire venir d’autres personnes que les personnes déjà convaincues. Si je prends l’exemple un peu extrême en France, le Puy du Fou attire beaucoup de monde. C’est un espèce de spectacle XXL avec des feux d’artifice, des prouesses techniques, du ludisme. Les gens vont pour ça et les organisateurs profitent pour transmettre une histoire ultra conservatrice de la France. C’est comme s’il y avait un parc d’attraction en Espagne à la gloire de Franco. Mais la première raison pour laquelle les gens y vont c’est que c’est bien fait et que ça s’adresse au tout venant.
Bien-sûr, nous n’aurons jamais les moyens de cela car nous n’avons pas de milliardaires avec nous.
Qu’avons nous ?
Nous avons accès potentiellement à des gens, des collectivités, des écoles, des structures culturelles, des énergies locales… Nous avons des gens qui savent écrire de la musique, faire de la vidéo, de la poésie, des formes sensibles.
Tout dépendra de la motivation et de l’engagement collectif. Malheureusement, on ne crée pas du collectif en additionnant les personnes. On ne construit pas un parti pris avec peu de temps avec des intérêts différents, des manières de faire et des recherches qui divergent. Sans parler du problème de la langue…
Dans mon travail, qui est par nature collectif, je passe parfois des années à faire émerger de la confiance ; puis de la connivence. Et, ainsi, pouvoir agir rapidement, collectivement et puissamment.
Pour Micro 2026, je ne sais pas si je peux faire davantage que d’écrire chaque jour. Peut-être en finissant par des lectures, un concert, un blog ?
Et pourtant je pense qu’il faudrait créer un spectacle à la hauteur de l’enjeu. Avec Juan, nous avions parlé de faire venir Radiohead pour Micro. Il faudrait tellement de temps, de moyens et un choix fort de la part de l’organisation.
Remarque : les scientifiques viennent présenter le travail qui les occupe au long cours… Pourquoi pas les artistes ? (qui ne sont pas là pour illustrer celui des scientifiques ni pour instrumentaliser l’Art pour un point de vue utilitaire).
Je suis heureux d’être là pour toutes les raisons que vous savez.
"J’ai marché, longtemps, exploré les fonds marins rendus à la dureté du soleil. J’ai effectué de nombreux prélèvements, des mesures. J’étais au fond du monde, et tout était sec et abrasif, reliefs de rocs et de minéraux, morceaux de plastiques confits dans leur croûte de sel. Le paysage fossile scintillait comme le passé : parfois une couleur ancienne, bleu pétrole, rouge corail, traversait le voile comme on parcourt une distance stellaire. Je recueillais ce fragment de vérité disparue, je crachais pour en polir les contours, faire briller un instant la matière. Je cherchais du sable et de l’eau mais n’en trouvais pas.
J’ai marché, encore, dans ce paysage éblouissant, et mes pas se posaient dans un crissement blessé, et ma sueur s’évaporait en formant sur ma peau cette autre croûte blanchâtre, carapace de morsure. En perdant son eau mon corps se fondait parmi les reliefs du monde ancien. Je suis parvenu dans une grande plaine sous- marine, elle aussi toute blanche, telle un salar Sud Américain, et au milieu de cette plaine se tenait une grande sculpture de marbre, d’une dizaine de mètres de haut : une main gigantesque dont tous les doigts avaient été coupés, à l’exception du majeur. Unique doigt dressé au milieu du désert, unique doigt de marbre pointant vers le ciel. Au milieu de la plaine déssiquée, cette sculpture, dans sa radicalité, faisait un doigt d’honneur à la planète dévastée."
Alexis Fichet - GRAINS
30 avril 2026
Après un passage chez la paléoclimatologue Mary Elliot, me voici à l’aéroport César Manrique à Lanzarote. Et l’accueil de Quino, Bethany et Pablo. Avec un éclair au chocolat et un câlin. On prend la voiture électrique de Quino et passons devant la maison aux volets verts avant d’aller manger un bocadillo de poisson. Après un arrêt à l’appartement, nous allons acheter un billet pour le bateau Arrecife–Cadix. Nous migrons de Micro 2024 à Arrecife vers Micro 2026 à Cadix, qui aura lieu en octobre. Et nous entrons dans la maison aux volets verts.
Nous sommes accueillis par toute l’équipe de la réserve de la biosphère. L’embrassade ici est particulièrement appuyée. Chacun pense à ce qu’il s’est passé il y a un peu moins de deux ans. Il y a un retour d’émotion en voyant ce patio et cet escalier en bois foncé. On se refait le film. Puis on s’assoit tous ensemble autour d’une table dans cette grande bibliothèque fraîche et boisée. On parle. Je ne comprends pas tout. On parle de choses et d’autres, de la traversée, du 1er mai, des microplastiques.
Quino nous sort une boîte transparente avec une photo verticale de Juan en fond, qui prend le paysage en photo. La base est remplie de plastiques. Juan, avec son tee-shirt de toujours, bleu ciel, son pantalon que l’on connaît par cœur. Samedi, nous ferons la transition entre Lanzarote et Cadix. Une transition symbolique et physique.
Ce matin, dans l’avion, j’ai écouté Faris Barkat, ce jeune de Banlieue Climat, qui nous parle d’écologie populaire, de violence environnementale dont la plupart ont à peine conscience. Une conscience confisquée par une population blanche des beaux quartiers. Qui sont les premières victimes ? Qui meurt des cancers provoqués par la pollution de l’eau, de l’air, des corps ?
Une carte tombe. On sursaute. On souffle. On repense à cette chute brutale et meurtrière. On se regarde sans un mot sur ce qui est arrivé ici même, dans cette maison. La conférence est organisée tous les deux ans depuis une dizaine d’années. Au départ, Juan vient mesurer la quantité de plastiques sur ces plages qui font face à l’Atlantique. Seul et sans connaître personne. Puis il rencontre Anna et Quino, avec qui il crée la première conférence internationale en 2016.
Des chercheurs venus du monde entier viennent partager leurs connaissances sur la pollution des océans par les plastiques et microplastiques. Pour confirmer la contamination. Constater sa progression. Constater les dégâts sur l’environnement et sur nos corps. Tenter une opposition face à ceux qui falsifient cet état de fait. Ou qui manipulent la vérité pour éviter tout accord, toute contrainte qui diminuerait la production. En première ligne, les pays producteurs de pétrole, au service des grandes multinationales, au mépris des peuples. C’est tellement habituel. On préfère fabriquer un beau décor bleu turquoise, illusion photogénique.
Ici, dans cette pièce, il y a de la tendresse et du respect dans les regards, dans les silences, dans la tenue des corps. Une larme glisse avec pudeur. Et des sourires francs, fraternels. Implicites. Quelqu’un parle d’un poète. Il nous faut un grand poète.
C’est par Federico García Lorca que j’ai entendu parler de Cadix pour la première fois. Dans la pièce *Mariana Pineda*, renforcée par la musique de Manuel de Falla. Dans l’océan, il n’y a pas de marques, il n’y a que du plastique. Ici, on boit de l’eau conditionnée dans des bouteilles en verre. Aguas de Teror.
Faut-il trouver un poète ou dresser un monument ? Parler avec un porte-voix ? S’infiltrer dans chaque foyer comme le font les milliardaires ? Mais bien sûr que nous savons. Même le plus abruti des trumpistes le sait bien au fond. Mais la course au marché, au profit, se répand comme une flaque de goudron. Calme, lente, inanimée comme la mort.
« Moi, plastique brûlé
moi, carbone 14
moi, pétrole apprivoisé
je suis fait de l’huile dont on fait tout
Ici, si vous m’ouvrez pour arracher la côte, c’est un vieux CD,
de ceux qui contiennent des arcs-en-ciel,
et sur les sillons de ce compact disque,
comme gravées sur un os biblique,
des chansons de Rihanna, oubliées sur le rivage,
quelques danses dans le sable et puis s’en vont, au son des vagues.
François est une espèce invasive sur un terrain vague.
Oubliés sur la plage,
seaux plastiques dont les enfants font des mondes, des châteaux, des moulins.
Le sable fuit comme le temps, mais nous gardons la mémoire des châteaux-donjons qui gentiment se fracassent sous l’assaut des premières vaguelettes.
Je suis fait de l’huile dont on fait tout, chair à cabanon, chair à cabane, chair à cabine chère, jaillie des puits de pétrole.
Chaque parcelle de mon corps a son origine dans le monde, rien en moi n’est circuit court, tout en moi a fait le tour du monde,
des métamorphoses, des métamorphismes, des sublimations et des exploitations.
Plastique, plastoc, polystyrène, élastomères, naphta, bitumes et cosmétiques.
Je suis matière organique fossile piégée dans la paille de vos cocktails.
Je suis le sable bitumineux dont on fait les sandales des enfants.
Je suis l’origine du monde transformée en Tupperware. »
Alexis Fichet - GRAINS
Ici, le calme est presque religieux. C’est une affaire de bon sens. On croit, c’est tout. Pas de colère apparente. Pas de débordement. On est déterminés car on sait qu’on a raison. Mais raison de quoi ? Qui doit-on convaincre encore ? N’est-ce pas pratique pour le pouvoir que nous soyons là ? Lui donner bonne conscience. Sommes-nous des idiots utiles à qui la bataille est déléguée ?
Chacun son rôle. Les activistes. Les spécialistes. Les artistes. Pas besoin d’agir, ils le font à notre place. En commençant par répondre aux journaux à chaque marée noire. Ou passer pour des empêcheurs de tourner en rond. La croissance. L’économie. Tant qu’il n’y a pas de collectif…
En attendant, on trie, on ramasse du plastique sur les plages, on en fait des œuvres artistiques.
A-t-on besoin d’un poète ? N’est-ce pas celui qui s’est fracassé le crâne, ce poète ? Y a-t-il un dialogue possible entre ce poète et l’ogre capitaliste, et à armes égales ? Qu’est-ce que racontent tous ces livres ensemble ? Qu’est-ce qu’ils racontent qui pourrait nous aider à repenser le monde ?
Ici, les gens s’embrassent, se serrent dans les bras.
On fait une sieste, quelques courses, puis faisons face au décor bleu turquoise. Pourtant l’océan est derrière.





